Ma faiblesse

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On a tous une faille. Un endroit quelque part en nous qu’il suffit d’effleurer pour ressentir instantanément un pincement, un déchirement, une douleur.

La mienne est lointaine mais profonde et je ne me sens pas d’avancer dans ce blog sans la décrire, parce que finalement, je suis ma faille.

13 Septembre 1975, j’avais 4 ans, naissance de ma sœur.

27 Septembre 1975, j’avais 4 ans, mort de ma sœur.

De cette période je n’ai que peu de souvenirs, je ne me souviens même plus si je l’ai vue ou non. D’elle je n’ai que deux choses qui me viennent à l’esprit : son prénom et un tout petit cercueil blanc.

Je ne l’ai pas vu le cercueil, mais ma mère ne l’oubliera jamais, alors forcément, à force de temps, c’est comme si je l’avais vu aussi.

Mais je ne me souviens de rien.

Ni d’elle, ni de l’enterrement, ni du chagrin de mes parents. Aucun souvenir de cette période douloureuse qui a pourtant laissé une trace indélébile dans ma famille.

J’ai bien accepté tout ça, du moins c’est ce que je croyais.

Elle n’a jamais été un sujet tabou à la maison, du moins c’est ce que je pensais.

Mais nous n’en avons quasiment jamais parlé.

En grandissant quand on me demandait de parler de ma famille, j’ai toujours évoqué librement la mort de ma sœur, sans en ressentir le moindre chagrin, c’était la vie, c’était comme ça. Et puis quelques années après, ma petite sœur est née. Alors, le sujet a été clos.

Du moins c’est ce que j’imaginais…

En 2005, l’aventure la plus merveilleuse de ma vie a commencé : je suis devenue maman ! J’ai accouché de la merveille des merveilles, j’ai aimé mon fils inconditionnellement,  passionnément. Et parallèlement est né en moi un sentiment très fort, jusque là inconnu : la peur de le perdre…
Tous les soirs je le couchais en angoissant de ne pas le retrouver vivant le lendemain, cela me déchirait le cœur, mais je ne pouvais lutter.

Je ne savais pas que c’était ça être mère, personne ne m’avait expliqué cette douleur là, ça me faisait si mal. J’avais des images horribles dans la tête; d’enterrement, de petit cercueil, de moi en train de sombrer si je le perdais. Comme si il y avait en moi deux personnes ; à la Jekyll and Hide, une maman hyper heureuse de couver son petit le jour, une folle furieuse en proie à tous les désespoirs le soir. Mais je croyais que toutes les mamans étaient comme moi.

Cela a duré un an. Je ne comprenais pas. Je vous assure que je ne comprenais pas.

Ou bien je ne voulais pas comprendre.

Au bout d’un an, la peur était tout aussi viscérale, mais elle ne s’exprimait plus seulement le soir, c’était plus insidieux que ça…

Quand il a commencé à marcher, j’ai eu peur qu’il tombe, qu’il se fasse mal, et je l’ai assommé de mes : « Attention ! ».

Dès qu’il n’était pas avec moi, j’avais peur qu’il lui arrive quelque chose, comme si j’étais la seule à pouvoir le protéger. Quand il partait en vacances chez mes parents, j’aurais voulu qu’il reste dans la maison, qu’il ne sorte pas, qu’il ne parte pas en voiture avec son grand père comme il adore le faire…

Cela a parfois donné lieu à quelques situations bien cocasses, comme la fois où, en maternelle,  je suis arrivée en plein milieu de la cour d’école à l’interclasse pour lui prendre la température avec un thermomètre frontal, tout ça parce que je n’avais pas confiance en l’instit à qui j’avais dit : « Il n’est pas en forme ce matin, prévenez moi s’il a de la fièvre ! ».

J’avais d’ailleurs raison, il avait 39°5. Mais cela aurait il changé quoi que ce soit  que j’attende la sortie plutôt que de débouler comme une folle ?

Quel avenir étais-je  en train de fabriquer à mon petit ? Avec le recul et même en me relisant je trouve ça ridicule, mais sur le moment, c’était juste insurmontable. Du moins sans aide. Alors pour moi, pour lui, pour ne pas qu’il ait à trimballer mes casseroles, je suis allée consulter.

Et j’ai compris. Enfin.

Compris à quel point la mort de ma sœur m’avait meurtrie.

Si j’avais toujours compris la douleur de ma mère, de mon père, j’avais sous estimé celle de la petite fille que j’étais. La petite fille a qui on n’a parlé de rien pour ne pas lui faire de peine. La petite fille qui a finalement davantage souffert des silences, des tabous et des secrets. La petite fille qui a grandit avec une bombe à retardement au fond du cœur.

Je n’en veux absolument pas à mes parents, ils ont fait comme ils ont pu pour gérer cette épreuve, mais je veux juste témoigner de la souffrance des frères et sœurs. Une sorte de dommage collatéral comme on dit aujourd’hui.

J’ai beaucoup travaillé, j’ai vite avancé, puisque j’avais compris. Aujourd’hui bien sûr, je mentirais de dire que je suis toujours parfaitement sereine, mais disons que je suis plus « normale », je m’inquiète seulement quand ca a lieu d’être, et encore !!!

Je veux par dessus tout, qu’il soit heureux, bien dans sa peau et autonome. Elever un enfant c’est savoir lui donner des racines et des ailes, c’est ce que je tente de faire chaque jour.

Il y a quelques temps, je lisais le billet d’une maman blogueuse qui faisait part de son inquiétude de trop parler à son enfant de la mort de son grand frère. Je n’ai aucun commentaire à faire, je ne me le permettrais pas, même si je trouve cela formidable.

Je pense qu’elle a raison, c’est son grand frère, c’est son histoire, c’est sa famille, il a le droit de savoir, car de toute façon il le sait… C’est inscrit en lui.

C’est pourquoi après avoir soigné la petite fille en moi, j’ai pris le temps de tout expliquer à mon fils, mon histoire, la sienne ; et il a eu une très jolie réaction. A la hauteur du petit garçon bien dans sa peau et drôle qu’il devenait jour après jour…

Il a imité à merveille un vieillard s’appuyant sur une canne pour avancer et il m’a dit :

« Ne t’inquiète pas pour moi Maman, je ne mourrai que quand je serai très vieux comme ça »…

Il avait 5 ans et déjà tout compris.

Une réflexion sur “Ma faiblesse

  1. Pingback: Lettre à ma fille | Blonde de Femme

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