Mon père, ce héros

le plus beau souvenir

Se prépare t’on jamais à voir mourir les gens que l’on aime ?…

C’est la question que je me suis douloureusement posée Dimanche dernier en observant mon père marcher tant bien que mal quelques mètres au Jardin des Plantes.

Cela fait plusieurs années que mon mari tente de me mettre en garde, face aux excès alimentaires de mon père, plusieurs années que je lui rétorque que c’est un bon vivant et qu’il a toujours vécu comme cela.
Mais au fond, c’est quoi un bon vivant ? Il y aurait des mauvais vivants ? Mes répliques n’étaient elles pas qu’une manière de me voiler la face ?

Non, il n’y a pas de bon vivant. Il y a les vivants et les morts.

Cela fait des années que mon mari me conseille avec amour de me préparer psychologiquement. Des années que je réponds que oui, que je m’y prépare.

Mais non, je ne peux m’y résoudre.

J’arrive peut être à un âge, où il est courant de perdre ses parents. Mais je ne peux l’accepter. J’ai encore besoin de mon père. De sa présence, même discrète. De sa force, même diminuée. De son amour, toujours si fort.

Il a toujours été un roc. L’espagnol dans toute sa splendeur ; autoritaire, souvent, volcanique, parfois, mais toujours si aimant.

Je me rends compte aujourd’hui que lorsque j’étais enfant, c’était un père extrêmement moderne, il s’est beaucoup occupé de nous, et malgré son travail prenant, il a toujours fait passer sa famille avant tout.

A l’adolescence, bien sûr, c’était compliqué, d’autant que nous avons le même caractère…Je me revois me fighter tous les soirs à table avec lui, avec ma mère qui me donnait des coups de pieds sous la table pour que je me taise. Bien sûr je ne me taisais pas… Ce n’était donc pas rose tous les jours, évidemment, et je n’oublierai jamais cette scène terrible du soir où il a appris que sa fille de 16 ans prenait la pilule… Mais j’étais jeune. Et con.

Mais là où je l’ai vraiment découvert, mon père, c’est au début de ma vie de presque adulte. J’ai appris à aimer et admirer l’homme qu’il était.

Reconnu dans son travail et dans les rues de cette petite ville de province, j’étais si fière de me promener à ses côtés. Jamais malade, jamais faillible. Ce n’est que plus tard que j’ai constaté que les hommes agonisent au moindre rhume. Mon père, lui, ne s’est jamais plaint, de rien.

Il était ce père qui comprenait que je puisse avoir envie de faire la fête. Il était ce père qui mettait son réveil à 3H du matin pour venir me chercher à la sortie des discothèques, et ainsi m’éviter un co voiturage alcoolisé. Il était ce père qui me prêtait la maison pour que je puisse organiser des fêtes. Il était ce père qui acceptait que mon copain dorme dans ma chambre… Il fut ce père qui ne dit rien lorsque l’hôpital l’appela en pleine nuit pour lui faire part de mon accident de voiture après une soirée trop arrosée. La voiture était morte contre un arbre, mais moi en vie ; alors il se contenta de se réjouir de cette bonne nouvelle et ne m’accabla pas pour la mauvaise.

Il a toujours été extrêmement pudique dans ses mots, dans sa tendresse, mais je n’oublierai jamais le jour où je faisais mes cartons, parce qu’il avait été muté dans cette Ile aujourd’hui envahie de parisiens ; il est entré dans ma chambre, il m’a vue dans mes photos, mes courriers et m’a dit tendrement : « Tu sais ma chérie, les plus beaux souvenirs sont ceux que tu as dans le cœur… », s’il savait à quel point aujourd’hui, tous mes souvenirs me ramènent à lui.

Pendant toutes ces années, j’ai vu mes parents faire la fête, chez nous, c’était la maison du bonheur, celle où leurs amis pouvaient arriver à l’improviste, le frigo étant toujours plein. Chez les espagnols, on chante beaucoup, on parle fort, on s’engueule aussi parfois, mais on mange énormément surtout, et gras ! Mes parents sont toujours beaucoup sortis, cela m’amusait même des fois de les voir rentrer plus tard que moi le dimanche matin…

Mais depuis quelques années, la retraite n’aidant pas, la nourriture est devenue son pire ennemi et le diabète est entré dans sa vie. Dans la notre aussi du coup.

On a essayé de le freiner, de le raisonner, on a fait semblant de ne pas voir que pour manger du chocolat, il se cachait. On a un peu grondé ma mère de faire à manger pour 20 quand on n’est que 6, mais pas tant que ça en fait. Avec le recul, je me demande si nous n’avons pas tous été complices de ce suicide alimentaire, car il faut appeler un chat, un chat. Depuis un an, il est obligé de se piquer à l’insuline tous les jours, mais il n’est pas forcément plus sérieux pour autant, alors maintenant c’est son cœur qui ne bat plus comme il faudrait. Il est si énorme son cœur, si pur, pourquoi c’est lui qui le trahit maintenant ? Je suis si en colère.

J’avais hâte qu’ils viennent mes chers parents pour ce week end de Pâques tous ensemble, à Paris pour une fois. Je voulais que tout soit parfait. Et comme une conne, je ne m’inquiétais que de la météo. Mais dès qu’il est descendu du train, j’ai senti qu’il n’allait pas bien. Il n’a rien mangé du Week end et s’est plaint de douleurs au ventre.

Lui qui mange trop et ne se plaint jamais…

Conséquences de son traitement pour le cœur ? Résultat de longues années d’abus ? Appréhension du choc électrique qu’il doit subir à la fin du mois ? Cancer ?

Je ne sais pas. Je ne sais plus. Tout ce que je sais c’est qu’il va mal. Et sa douleur me transperce.

Nous sommes allés nous promener un peu, pas trop, au jardin des plantes, et alors que mon fils terminait de jouer aux balançoires, si un peu, encore cinq minutes Maman, mon père m’a dit qu’il partait devant, rejoindre la voiture.

J’étais à côté d’un magnifique chêne, plusieurs fois centenaire, et j’ai regardé s’éloigner mon chêne à moi. Il marchait doucement, tête et certainement bras baissés ; j’ai senti tous le poids de sa douleur, de sa lassitude, de son chagrin et j’ai eu envie de hurler.

J’ai eu envie de courir, de l’attraper, de le serrer dans mes bras et de lui dire tout simplement : « Je t’aime Papa, ne t’en vas pas ». Je n’ai pas bougé. Je ne sais pas dire mes sentiments. C’est peut être la seule chose qu’il ne m’a pas apprise. Je ne sais que les écrire. Alors j’ai envoyé mon fils, comme un émissaire de tendresse. Je lui ai dit : « Puisque tu cours vite, vas rejoindre Papy qui est tout seul ».

J’espère seulement que ce petit garçon qu’il adore et qui l’adore saura lui donner la force de se battre, de se soigner, de guérir ; ou bien si tout ça ne dépend pas de lui mais d’une autre force, d’un ailleurs, alors j’implore cette force de nous laisser encore du temps ensemble, parce que ma réponse est non, on ne se prépare jamais à perdre ceux que l’on aime.

4 réflexions sur “Mon père, ce héros

  1. Je suis bouleversée par ce billet. J’y ressens tout ton amour et toute ta souffrance. Il fait écho en moi pour les mêmes raisons. Non tu as raison on ne se prépare pas…

  2. Ce moment si douloureux où nous devenons à notre tour les guetteurs, les parents de nos parents, à l’affut de ces petits signes qui nous indiquent que notre présence n’est plus seulement une joie mais aussi un soutien. Je vis ça aussi en ce moment, je te remercie d’avoir mis ces mots, beaux mots sur ce moment de vie qui nous rappelle que nous sommes définitivement des adultes, ne nous en déplaise. Et je t’embrasse fort

  3. … tes mots piquent un peu les yeux… et le cœur.
    Pour des tas de raisons ce texte va toucher beaucoup de personnes. Je suis en tout cas bien remuée là, par ce billet. Je ne sais pas dire mes sentiments non plus. Pourquoi cette pudeur ? Je n’en sais rien mais je me rends compte, souvent trop tard, qu’en plus de ne pas savoir les dire, je peux être blessante (voire méchante) pour mes proches. Et voilà qu’on appréhende le jour où il sera trop tard…
    Ici on sent toute la tendresse que tu as pour ton papa. Lit-il ton blog ? Ce billet as-tu envie de lui montrer ?
    C’est tout simplement magnifique. Des bises à toi.

  4. J’ai retardé la lecture de ce billet car je savais ce qu’il provoquerait en moi. Mes larmes inondent les touches de mon clavier car je connais trop bien cette souffrance… Qu’on ait 31 ans, ou plus, ou moins, non, on n’est jamais prêt à laisser partir ce qu’on aime et on ne s’en remet jamais réellement, mais on continue à vivre pour ceux qui restent, pour la mémoire de ceux qui partent. Beaucoup de choses m’ont rappelé mon papa, lui aussi mettait son réveil à 3h pour venir nous chercher en boite, ce souvenir me fait sourire même si mon cœur pleure encore et toujours… ça fera 4 ans le 02 août mais la douleur est toujours aussi vive. Alors si je peux te donner un conseil, dis lui que tu l’aimes tant qu’il est encore temps et profites de chaque instant, de chaque minute…

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